Coronavirus : Comment la morgue de Yopougon vit le confinement

Face à la crise, les morgues font contre mauvaise fortune, bon cœur. (DR)
Face à la crise, les morgues font contre mauvaise fortune, bon cœur. (DR)
Face à la crise, les morgues font contre mauvaise fortune, bon cœur. (DR)

Coronavirus : Comment la morgue de Yopougon vit le confinement

Le 07/05/20 à 18:16
modifié 08/05/20 à 00:42
Morgue du Chu de Yopougon. Il est 11 heures, ce mercredi 8 avril 2020. La morgue porte le masque de la crise. A l’intérieur de la cour d’un hectare environ, c’est le rituel habituel des corbillards qui serpentent. Les défilés sont plus animés, semble-t-il, en fin de semaine. Une bonbonne d’eau inhabituelle accueille les visiteurs. C’est le fameux désormais rituel obligatoire du lavage des mains. Toute personne qui entre doit se purifier. Pandémie oblige !

Drôle de situation tout de même. A croire que pour visiter les morts, les vivants devraient présenter patte blanche !

Dans l’enceinte de la morgue, le public est clairsemé. Des personnes portent des masques d’un genre nouveau. Ce sont des masques de protection en tissu couvrant la moitié supérieure du visage. C’est une autre précaution pour se protéger du virus qui a atteint plus de 400 personnes et causé quatre morts en un mois.

Sous le préau de la morgue, une dizaine de personnes attendent sur les bancs. Elles sont là pour une levée du corps. Rien à voir avec la pandémie. Les parents du défunt arrivent par petites vagues. Ils sont maintenant une trentaine, voire une quarantaine. Curieusement, le ton monte. Et bientôt, c’est le chahut. La famille du défunt se fracture en deux clans. Les invectives fusent, de plus en plus vives. Les éclats de voix accentuent les écarts de langage. On commence à se bousculer. Hélas, la cohue ne retombe pas. Une bagarre se prépare.

L’une des responsables du service mortuaire, Miss Adjé, est alertée depuis ses bureaux en face du préau. Élancée, teint d’ébène, la jeune dame fonce droit sur l’attroupement. D’autorité, elle ordonne à la famille d’évacuer. Les supplications n’y changeront rien. Peine perdue. C’est la double peine pour la famille qui l’a un peu cherché. Ces parents de défunt viennent aussi de pénaliser les autres. Car dès cet instant, les services de la morgue décident d’interdire les levées du corps.

Sympathique, limite badine, Miss Adjé devient intraitable quand il s’agit de faire respecter les mesures barrières édictées par le gouvernement. Celles-ci bannissent tout attroupement. Miss Adjé a pour supérieure, Mme Fossou. Les deux jeunes dames partagent le même bureau. Sur leur table, une circulaire de leur hiérarchie vient de tomber. La note impose désormais le port obligatoire du masque de protection à chaque employé de l’entreprise. Miss Adjé montre un stock de masques blancs. Les employés passeront les uns après les autres pour s’en procurer. Les consignes de la hiérarchie sont appliquées à la lettre.

Intraitables, mais aussi infatigables, Mme Fossou et Miss Adjé veillent au grain. Ça leur vaut d’être au four et au moulin. Tiens, un corbillard vient d’arriver dans l’arrière-cour de la morgue. Les parents sont invités à identifier le corps. C’est une « intégration », comme on dit dans le jargon. Décédée de mort naturelle au Chu de Treichville le 4 avril, dame Touré vient d’être transférée (donc intégrée) à la morgue du Chu de Yopougon.

Dans l’entrepôt vitré à l’entrée de la morgue, les parents ont le choix entre les cercueils. Ils hésitent entre le cercueil en bois Acajou ou celui estampillé Élégance. Ils opteront pour Élégance. Mais on aura besoin de « supplément ». C’est une sorte d’aménagement qui fera que le corps ne soit pas à l’étroit à l’intérieur du cercueil. Bien sûr, tout est facturé.

Le cercueil, comme le supplément. Cela fait 500 mille francs. La facture pro-forma inclut le cercueil, le transfèrement du corps, son séjour, la maintenance, la couronne de fleurs, la mise en bière... Tout sauf la levée du corps. Et la note avoisine le million.

Dur de vivre, dur aussi après la mort. Les chanteurs du groupe Zouglou Espoir 2000 diraient : « La mort a son prix ».

Dans cette crise du coronavirus, tout le monde perd quelque chose. Les populations se contentent de cérémonies funéraires à minima. De leur côté, les services funèbres, notamment Ivosep, doivent réduire leurs prestations. La fermeture des lieux de culte et l’interdiction des attroupements sont synonymes d’une réduction sensible des activités funéraires.

« Certaines de nos prestations sont suspendues. Comme par exemple, faire passer les corps à domicile. Et comme les églises et les mosquées sont fermées, il n’y a plus de prières funèbres. En tout cas, nous nous abstenons de tout ce qui est de nature à créer un attroupement », insiste Mme Fossou. Comme dans les services publics, l’administration de la morgue ferme plus tôt que d’ordinaire.

Depuis qu’elle s’est déclarée mi-mars 2020 en Côte d’Ivoire, la pandémie du coronavirus (ou Covid-19) dicte ainsi sa loi. En imposant des habitudes nouvelles.

Touchés de plein fouet par la crise de la pandémie, les services mortuaires font contre mauvaise fortune bon cœur.


Le 07/05/20 à 18:16
modifié 08/05/20 à 00:42